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Quarto
Groupe de recherches du Centre de Recherches Anglophones, EA 370
Université Paris Ouest Nanterre La Défense

Everyman et le théâtre médiéval

Jean-Pierre Bordier

Everyman au regard des moralités françaises (xv-xvie s.) : le genre, les techniques dramatiques, les idées

Article

Texte intégral

1En 1975, Robert Potter1 exprimait le vœu que des études comparées situent la moralité dramatique dans son cadre historique et géographique réel, qui déborde les frontières politiques, les frontières linguistiques et même, à partir des années 1530, les frontières confessionnelles. En 1989, David Bevington2 déplorait la rareté des réponses apportées à ce vœu. Comment s’en étonner ? L’obstacle le plus redoutable est difficile à surmonter : le moyen anglais n’est pas enseigné largement hors des pays anglo-saxons et la plupart des spécialistes du théâtre français n’y entendent goutte, si celui qui vous parle peut en juger à partir de son propre cas ; le moyen français est l’état de langue le plus difficile à comprendre de toute l’histoire du français, en particulier dans le théâtre, où abondent par exemple les locutions peu attestées et obscures ; le castillan des autos sacramentales n’est pas à la portée des petits grimauds. Mais il y a plus : de très nombreuses moralités françaises doivent encore être lues dans des imprimés du xvie siècle, à commencer par les plus longues, dont les vingt ou trente mille vers donnent à réfléchir aux candidats-éditeurs les plus intrépides.Pour répondre à l’aimable invitation d’Anny Crunelle, qui a souhaité qu’un historien du théâtre français participe à cette journée, je vous proposerai un tableau rapidement brossé de la moralité française et une bibliographie principalement orientée vers les travaux récents. On cherche depuis longtemps à définir la moralité ou du moins à en énumérer les traits constitutifs. La perplexité des érudits est au moins aussi grande devant le corpus français que devant les autres, mais comme le mot « moralité » est contemporain des œuvres, on peut partir de ses deux acceptions principales pour dégager les deux caractères les plus importants de ces pièces : le double niveau d’interprétation, littéral et allégorique, des personnages, des objets, des gestes et des paroles et les sujets, qui sont relatifs à la conduite de l’individu ou des groupes dans la vie pratique ici-bas et maintenant (I). De là découlent les techniques théâtrales mises en œuvre dans les moralités (II) et les idées qu’elles défendent et qu’elles illustrent, idées morales qu’on trouve aussi dans Everyman, mais aussi idées politiques et prises de parti confessionnelles, qui occupent une proportion croissante des moralités jusqu’en 1550 et même un peu plus tard (III).

I. Qu’est-ce qu’une moralité dramatique ?

Définitions traditionnelles

2On s’efforce depuis au moins cent cinquante ans de définir la moralité dramatique. Quelques citations (étalées sur moins d’un siècle, rassurez-vous) permettent de dégager un consensus général et de noter quelques discordances :

3­ Jean Babelon (1909) : « Une pièce dramatique composée en vue de l’édification et où paraissent en scène des allégories personnifiées. » L’expression est laconique, car elle figure dans la position d’une thèse soutenue à l’École des Chartes en 1910, thèse non publiée dont on peut lire le manuscrit aux Archives nationales, mais elle n’est pas fausse.

4­ W. Roy Mackenzie, (The English Moralities from the point of view of Allegory, Boston, 1914) : “A play, allegorical in structure, which has for its main object the teaching of some lesson for the guidance of life, and in which the principal characters are personnified abstractions of highly universalized types”. Nous verrons tout à l’heure pourquoi l’expression guidance of life est préférable à « édification ».

5­ Raymond Lebègue, dans La Tragédie religieuse en France. Les débuts (1512-1574), 1929 : « Essentiellement une pièce allégorique, mais ce caractère manque à certaines moralités historiques ». L’auteur tient compte de quelques pièces tardives qui mettent en scène des faits divers ou des épisodes de l’Antiquité, comme L’empereur qui tua son neveu ou la Tragédie française de Jean Bretog.

6­ Harding Craig (The English Religious Drama of the Middle Ages, 1955) s’en tient à une definition beaucoup plus étroite, qui ne tient pas compte du sujet traité : “A dramatized allegory. No drama is a morality play unless it has this characteristic feature.”

7­ À ces formules s’oppose le scepticisme de Jonathan Beck (1986) :

On sait ce qu’est une moralité : pièce dramatique médiévale (pas tout à fait, on en publie et représente encore au xviie siècle), généralement brève (mais l’Homme juste et l’homme mondain, 84 personnages, compte 30000 vers), aux personnages allégoriques (pas toujours), qui propose à son public une leçon édifiante (c’est quelquefois le cas)… Peut-être ne sait-on pas, après tout, ce qu’est au juste une moralité.

8­ Ce scepticisme n’a pas convaincu A. E. Knight qui, en 1989, revenait à une définition plus traditionnelle, valable pour la grande majorité des pièces :

The original goal of these plays was to teach a moral lesson by means of allegorical personifications. Morality plays are normally serious dramas in keeping with the serious nature of the lessons, though a few comic moralities do exist. As a genre, the morality play portrays a fictional world (as opposed to the historical world of the biblical plays) in which the principal character represents humankind or some segment of it. The life of this Everyman character may be portrayed in full from birth to death or in part as, for example, Youth. Whatever his type, the morality hero is surrounded by characters that personify the good and bad influences most frequently encountered in life.

Caractères dominants : vie pratique et double sens

9Comme on le sait depuis les travaux de H.‑R. Jauβ3, un genre littéraire est un objet historique et non théorique ; on ne peut pas le définir, mais on peut le décrire à partir de caractères dominants. De la chaîne de citations qui précède, on peut retenir l’impression juste que la moralité présente deux traits dominants qui, sans être exclusifs ni absolument universels, permettaient au public de se reconnaître et aux auteurs de transgresser peu ou prou l’usage, que ce soit à des fins comiques, polémiques ou esthétiques : édification et allégorie. Il est toutefois préférable d’adoucir ces expressions trop rugueuses et de parler plutôt de sujets relatifs à la vie pratique en ce monde et d’une forme de communication qui impose le passage constant d’une lecture littérale à une lecture seconde des signes du théâtre.

La vie pratique

10Nous n’aimons pas que le théâtre nous mette à l’école, surtout à l’école chrétienne, nous avons l’impression d’avoir affaire aux Frères Ignorantins ; nous n’aimons pas que le théâtre ressemble au sermon, et ce n’est pas pour encourager l’étude des moralités que quelques commentateurs ont parlé de « sermons par personnages ». À vrai dire, la formule est inexacte pour bien des raisons. Le sermon qui prévaut dans le monde catholique entre 1450 et 1550 n’est pas le sermon homilétique, que Calvin, par exemple, a pratiqué, mais le sermon scolastique, avec ses divisions et ses subdivisions, fondé sur l’exégèse savante d’une citation des Écritures et destiné à traiter une question théorique de la théologie. Même allégoriques, même scolaires, même édifiantes, les moralités ne se présentent jamais ainsi. Quand elles incluent des sermons, ce sont souvent des sermons parodiques qui visent à disqualifier les prédicateurs catholiques, comme dans La Vérité cachée où le personnage de Simonie prêche sur le thème « Ferte nobis arietes », « Apportez-nous de vos moutons »pour faire venir entre les mains des prêtres les offrandes des fidèles (Helmich, 1980, t. 3, 169-179).

11De nombreuses moralités traitent de la mort et du salut éternel, mais elles insistent sur les mesures qu’il convient de prendre ici-bas pour se préserver des rigueurs de la colère divine. Le repentir, la confession et la pénitence sont les plus utiles, pourvu qu’ils soient complétés par la pratique des vertus, autrement dit par la persévérance. Les moralités s’attardent plus longuement sur le mal que sur le bien (Hindley, 1998). Pour que l’homme pratique le vice au péril de son âme, il faut que le vice soit séduisant. Pour que le public écoute et regarde la moralité, il faut peut-être qu’elle montre ce qui est séduisant. Une moralité ancienne, jouée en 1427 au Collège de Navarre, traite précisément de cette question. Elle le fait avec un humour qui peut surprendre. Dieu expose à l’homme une leçon fort ennuyeuse que ce dernier répète à la manière d’un enfant qui annone à l’école. Le Docteur explique que les exemples (entendons, les images et les pièces de théâtre) sont des moyens d’enseignement plus efficaces que les paroles, sermons ou leçons de catéchisme. Mais on conclut tout de même que le lendemain de la représentation, le public aura tout oublié de ce qu’il aura appris, il se souviendra seulement d’être allé au théâtre : « Nous avons ouï une fable », diront les spectateurs (Bossuat, 1955 ; Bordier, 2000).

12Jonathan Beck mettait en doute le caractère édifiant de la moralité. Il songeait d’abord aux œuvres éditées dans son livre, Théâtre et propagande aux débuts de la Réforme.Il n’y a rien de particulièrement édifiant, en effet, dans ces moralités partisanes qui répandent la haine du clergé catholique ou des adhérents de la Réforme, selon leur orientation confessionnelle. Si édification implique religion et salut éternel, les moralités politiques éditées par Joël Blanchard, qui parlent de la présence anglaise sur le sol français et des principes du bon et du mauvais gouvernement, ne sont pas édifiantes. Les moralités consacrées à la collation des bénéfices ecclésiastiques et aux Guerres d’Italie ne le sont pas davantage. Et que dire de la Condamnation de Banquet, unique mais brillant représentant du sous-genre de la moralité diététique (Verhuck et Koopmans, 1991 ; Koopmans, 1991) et de la Cène des dieux, consacrée à l’influence des astres sur le cours d’une épidémie (Koopmans, 2006) ? Mais toutes ces pièces ont en commun avec les moralités édifiantes le souci de la conduite des affaires du monde, de la vie pratique.

13Quand A. E. Knight parle de théâtre de fiction, et non historique (Knight, 1983), il souligne que la moralité ne met pas en scène un événement qui s’est passé une fois, mais le modèle de ce qui se passe toujours, ou ordinairement. L’action de la moralité n’est pas singulative, mais itérative. Toujours l’Homme Pécheur, ou Humanité, ou Chacun, est exposé à la tentation de l’orgueil, de l’envie etc. Toujours (ou presque, ou au moins de notre temps, car tout allait mieux autrefois) le peuple est écrasé par les impôts, pillé et massacré par les gens de guerre, les prélats trafiquent de leurs places et de leurs titres etc. Il existe pourtant de nombreuses moralités relatives à des événements historiques, le Concile de Bâle, la paix d’Arras (Deschaux, 1975), la paix de Péronne (Kervyn de Lettenhove, 1863 ; Doudet, 2005), le chapitre de la Toison d’Or de 1472 (Devaux, 1996), la campagne d’Italie (Hindley, 2000 ; Brown, 2003), mais ces pièces atténuent ce que l’événement a de singulier et le replacent dans le cours normal des choses : le monde va mal parce que les hommes sont mauvais et font triompher l’injustice et la violence, mais dans le cas dont il s’agit un bon prince y porte ou y portera remède.

Double lecture

14La généralité efface la singularité. En témoignent les noms des personnages. Dieu est souvent représenté par un attribut ou une manière d’agir, Justice, Raison, Punition divine, le Grand Dominé. C’est que le personnage qu’on appelle couramment « Dieu » en français médiéval est rarement Dieu le Père, mais presque toujours le Christ, personnage historique, incarné, qui vit aujourd’hui au Paradis mais qui a séjourné sur terre en un temps et en lieu déterminés. L’homme n’est pas Pierre ou Jean, ni saint Denis ou saint Christophe, mais Humanité, L’Homme Pécheur ; le genre humain peut apparaître divisé en deux personnages, Bien Avisé et Mal Avisé, l’Homme juste et l’Homme mondain. La société est divisée en estats et il faudrait étudier systématiquement les classifications sociales des moralités, comme Jean Batany a commencé à le faire (Batany, 1985) : Labeur, Povre Commun, Povre Peuple, par exemple, pour les plus humbles, Marchandise, Noblesse, pour les plus riches, mais aussi Le Grand et Le Petit etc. Dans la Moralité de Povre Peuple, un personnage est appelé « Pluseurs » par euphémisme, il représente les seigneurs (Helmich, 1975). « Eglise » est parfois la Sainte Église romaine, parfois l’Église réformée des luthériens ou calvinistes, parfois le haut clergé : le sens d’un nom et l’identité du personnage dépendent de l’ensemble, du paradigme dont il fait partie.

15Il y a bien sûr les facultés et les vertus, Raison, Honneur, Connaissance, les vices et les péchés, les étapes de la vie chrétienne, Contrition, Confession, Pénitence et Satisfaction.

16Certains noms proviennent d’expressions verbales communes dans la langue du temps: Bonne Fin et Malle Fin sont deux lieux théâtraux, deux personnages et, sur le plan du sens, les deux visages possibles de la mort, parce qu’on dit en moyen français « aller à bonne fin », « aller à male fin » (Bien Advisé, Mal Advisé, Helmich 1980, t. 1). Povre Peuple est toujours accompagné de Bon Renom et s’assied à côté d’Honneur parce que le peuple doit « avoir bon renom », « avoir honneur ». N’importe quel mot de la langue, pourvu qu’on puisse l’employer sans article, dans toute l’extension de la notion, sans détermination de temps et de lieu, peut devenir le personnage d’une moralité. Un infinitif substantivé fait l’affaire. Dans Raoullet Ployart (qui est une farce, mais allégorique), le mari ne peut plus bêcher sa vigne convenablement parce qu’il est vieux, et deux jeunes gaillards se présentent à la femme, qui est jeune, pour le faire à sa place. L’un s’appelle Faire et l’autre Dire. Elle choisit le premier, parce que les femmes aiment mieux faire que dire (Hindley, 2000 ; Brown, 2003).

17Il n’est même pas nécessaire que le nom du personnage soit un substantif. Le boulanger Maintenant a deux fils qu’il voudrait élever selon les bons vieux principes, mais sa femme Finette, qui a des idées modernes, s’est mis en tête de leur donner une éducation libérale. Il faudra beaucoup d’énergie au père pour redresser la situation ; c’est la moralité des Enfants de Maintenant (Recueil du British Museum, 51 ; >Hindley, 1994).

18La Moralité du Grand Dominé et du Petit (Hindley et Small, 2000) pousse la convention dans ses derniers retranchements. Elle a pour personnages, outre le Grand Dominé, qui est Dieu, et le Petit, qui est l’homme, les dénommés Cor mundum, Putruerunt et Quoniam Placuerunt, Miser Factus et Multa flagella. Par chance, l’explicit du manuscrit fournit la clé, les sept psaumes de la pénitence : cor mundum mihi crea Deus (psaume 50, 12) putruerunt et corruptae sunt cicatrices meae (psaume 37, 6), quoniam placuerunt servi tui (psaume 101, 5) etc.

19Le Grand Dominé annonce qu’il part en voyage au loin et laisse à Petit Dominé, assisté de Cor Mundum, l’administration de ses biens. Sitôt en charge, le Petit Dominé veut bien manger et bien boire, avoir neuf ou dix chevaux, prendre du bon temps. Ce choix fait fuir Cor mundum, tandis que Putruerunt et Quoniam placuerunt offrent leurs services. Quoniam placuerunt pourrait être appelé Flatterie. Il est plus difficile d’identifier Putruerunt à un personnage habituel des moralités. Par le sens, le mot fait songer à Corruption, mais le verbe putruerunt évoque étymologiquement et phonétiquement les mots de la famille de putere : pute, puterie ou punaisie « puanteur »; or, Putruerunt est une femme : tout cela attire le personnage dans l’orbite de Luxure. Se trouvant jeune et en bonne santé, Petit Dominé ne tient pas compte des avertissements. Miser factus, un mendiant, tend la main ; d’abord Putruerunt ne le reconnaît pas, bien qu’ils soient voisins. En effet, dans le psaume 37, Putruerunt habite au verset 6 et Miser factus au verset 7 (miser factus sum et curvatus sum usque ad finem). Le Petit Dominé lui promet une rente, dont on apprend bientôt qu’elle consiste en multa flagella : il s’agit à nouveau d’une citation tirée d’un psaume : multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia circumdabit (psaume 31, 10) ! Le Petit Dominé est finalement surpris par son maître, qui le jette en dépit de ses supplications dans un de profundis (psaume 129, 1) sans lui laisser le moindre miserere (psaume 50, 1). La parabole du majordome (Matthieu 24, 45-51, Luc 12, 42-46) a fourni la situation initiale et le cadre allégorique, les psaumes de la pénitence ont fourni, grâce à différents jeux de mots, le personnel de la pièce et ses principaux effets comiques. Pièce incontestablement religieuse, la Moralité du Grand Dominé et du Petit est en effet une pièce comique.

20D’autres paraboles, surtout l’Enfant prodigue ont été mises en moralités, et aussi des histoires mythologiques comme celle Pyrame et Thisbé (Picot, 1901 ; Macrì, 1982 ; Aubailly, 1993). L’interprétation allégorique est fournie à un moment donné : le père est Dieu, le fils prodigue est l’homme pécheur (interprétation typologique), Pyrame est le Christ, Thisbé l’âme humaine pour laquelle il est mort sur la croix, le lion est le diable (interprétation morale). La Moralité de l’Envie des frères, ou des Frères de maintenant, met en scène trois frères, Pierre, Jean et Anatole. Est-ce une farce ? Non, mais une histoire biblique : Anatole, le plus jeune, est le préféré du père et il pourrait bien manger tout l’héritage en allant se faire payer des études à la ville. Pierre et Jean décident de se débarrasser de lui, ils le jettent dans une citerne et rapportent au père un vêtement taché de sang pour lui faire croire qu’Anatole a été mangé par une bête sauvage. On reconnaît l’histoire de Joseph et de ses frères, qui figure dans le livre de la Genèse, mais ici, au lieu d’être représentée sous la forme d’un mystère, ce qui est arrivé plusieurs fois à l’époque, elle est interprétée allégoriquement : Anatole est le Christ (soleil levant), les frères les juifs, ils sont excités par Envie mais retenus par Remort de Conscience (Recueil du British Museum, 52 ; Bordier, 2002a ; Jennequin, 2004).

21L’allégorie consiste d’abord dans la distinction de deux niveaux de sens, un sens littéral, un sens profond, caché, qu’il convient de trouver. De ce principe procèdent les personnifications devenues des personnages de théâtre et les métaphores que figurent les actions de ces personnages (Doudet, 2005b).

22Le théâtre exploite donc les deux sens du mot « moralité » : moraliser, c’est transposer un système de signes dans un autre. Une Bible moralisée est une histoire biblique illustrée où un épisode de l’Ancien Testament est dessiné en regard d’un épisode du Nouveau Testament qui est censé en livrer le sens profond. Le jeu d’échecs moralisé expose les règles de la vie de cour et de la vie politique à partir de la nature, des places et de la marche des pièces du jeu d’échecs. Les Échecs amoureux procèdent de la même manière, à ceci près que la vie amoureuse remplace la vie politique. De même, au Bestiaire habituel (les animaux ont des particularités qui signifient les principaux points de la doctrine chrétienne) correspond le Bestiaire d’Amour, où les senefiances des bêtes renvoient à la doctrine courtoise. Dans moralité il y a aussi morale. Le « sens moral » est un des quatre sens de l’Écriture, celui qui traite de la vie du chrétien et de l’Église sur cette terre, des sacrements, des vertus et des vices etc. La moralité met en scène la vie concrète des individus, des groupes sociaux (royaumes, Église), c’est-à-dire la morale entendue au sens large, politique, religieuse, diététique etc. C’est ainsi que l’imprimeur de la Moralité de l’Enfant prodigue (Laval, 1504)peut écrire : « Et moralement celuy pere est Dieu et ses deux enfants sont deux manieres de gens, les uns bons et les aultres pecheurs ».

23Comme n’importe quelle pièce de théâtre, la moralité met en œuvre les signes du théâtre, les costumes, les accessoires, les jeux de scène doivent être traduits par le public dans un ensemble sémiotique de référence, la politique, la vie de l’institution ecclésiale, la morale individuelle et domestique. Plus le déchiffrement demande de souplesse et de vivacité d’esprit, plus l’exercice est agréable. On a vu comment la moralité du Grand Dominé accumule les difficultés pour procurer un plaisir intellectuel qui suscite l’admiration et provoque le rire.

Jugements de xvie siècle

24Nous en avons bien des preuves, le public aimait la moralité. Sans cela, on n’aurait pas monté une pièce de trente mille vers et on n’aurait pas utilisé la moralité pour diffuser des idées polémiques. Que disaient de la moralité les savants du temps ? Il n’a pas existé au xve siècle d’ouvrage de doctrine comparable à la Poétique d’Aristote, à la Pratique du théâtre de l’abbé d’Aubignac ou aux Discours sur le poème dramatique de Corneille. Le Tretise of Miraclis Pleyinge n’a pas d’équivalent français. Nous n’avons pas non plus de prologues qui tiennent lieu de critiques ou de réponses aux critiques comme les prologues de Térence. Il faut attendre l’Humanisme pour que le théâtre entre dans les ouvrages de réflexion sur la littérature ; alors, les théoriciens ont tendance à condamner tout ce qui remonte au Moyen Âge, y compris la moralité dramatique (Goyet, 1990).

25L’Instructif de seconde rhetorique, seul traité du xve siècle où il soit fait allusion au théâtre, consacre à la moralité quatre strophes d’où il ressort qu’il faut faire comprendre le sens profond que recèle l’allégorie et que les personnages doivent parler avec éloquence. Ces personnages doivent recevoir un nom conforme à la notion qu’ils incarnent : nominacion soit bien faicte des personnages. Le contenu de ces conseils n’est pas plus important que leur existence : c’est la première fois qu’un traité de seconde rhétorique aborde le théâtre. Qu’il parle de la moralité prouve que ce genre de pièce avait droit de cité.

26Au xvie siècle plusieurs théoriciens de la littérature se sont penchés sur la moralité. Thomas Sébillet veut le decorum, l’adaptation du langage au personnage, du style à la matière ; en raison de la gravité des sujets, il aimerait l’usage du décasyllabe, mais il observe que les auteurs usent de tous les mètres et de toutes les formes mélangées. Surtout, il s’interroge sur les rapports entre la moralité et la tragédie :

La Moralité représente en quelque sorte la Tragédie grecque et latine, singulièrement en ce qu’elle traite de faits graves et principaux. Et si le Français s’était rangé à ce que la fin de la Moralité fût toujours triste et douloureuse, la Moralité serait tragédie.

27Or, la fin de la moralité ne peut pas être douloureuse, sous peine de désespérer ceux qu’il faut convaincre. Sébillet fait bon marché de la valeur didactique et pragmatique de la Moralité. Il observe « le mélange de Moral et de ris, de verité et de fable ». « Nos moralités tiennent lieu entre nous de Tragédies et Comédies indifféremment. »

28Du Bellay condamne sévèrement la moralité pour avoir usurpé la place de la tragédie. Pour lui, tout ce qui n’imite pas les Anciens est à rejeter. Mais on trouve une critique plus technique et précise chez Jean de La Taille :

Qu’il n’y ait rien d’oisif, d’inutile, rien qui soit mal a propos. Et si c’est un subget qui appartient aux lettres divines, qu’il n’y ait pas un tas de discours de theologie, comme choses qui derogent au vray subject, et qui seroient mieux seantes à un presche ; et pour ceste cause se garder d’y faire parler des personnes qu’on appelle fainctes, et qui ne furent jamais, comme la Mort, la Verité, l’Avarice, le Monde et d’autres aussi, car il faudrait qu’il y eust des personnes ainsi de mesmes contrefaittes qui y prissent plaisir4.

29La Taille bannit de la tragédie les longs exposés théologiques et les personnages allégoriques parce qu’on ne peut émouvoir un public constitué de personnes humaines qu’avec des personnages humains, et non avec des « entités qui ne furent jamais ». Pratiquement, cela revient à rejeter la moralité.

30Celle-ci a pourtant été fort bien défendue par Guillaume des Autels (lui-même auteur de plusieurs moralités) qui écrit en 1551 dans sa Réplique aux furieuses défenses de Louis Megret que la moralité est « chose sainte et venerable », « divin genre de poésie pour proposer aux yeux du peuple l’institution de bonne vie » et qu’elle a pour objet de « montrer les choses intelligibles par les sensibles et manifestes ». Aucun commentateur n’a mieux défini la moralité depuis lors.

II. La moralité en scène

31Quelle place, tout d’abord, occupaient les moralités dans les spectacles ? La réponse n’est pas la même dans tous les cas. Il y cher à parier qu’une moralité de plusieurs milliers de vers formait le plat de résistance ; elle était peut-être accompagnée d’une ou plusieurs farces, comme l’étaient aussi de nombreux mystères, mais aucun document ne nous permet de l’affirmer. Dans quelques cas, une moralité faisait partie d’un spectacle en trois volets, mystère, moralité et farce ; deux fois, dans deux spectacles bourguignons de la fin du xve siècle, nous avons conservé les trois pièces : le manuscrit Paris, BnF 904 contient une Passion, la Moralité de la Croix-Faubin et la farce du Vilain et de son fils Jacob. On déplore que ces œuvres n’aient jamais été éditées ensemble, alors que la moralité entretient des rapports idéologiques étroits avec le mystère, sur la question de l’Eucharistie5. Le Mystère de saint Martin écrit par André de La Vigne pour être joué à Seurre en 1496 était accompagné d’une farce et d’une moralité elles aussi conservées dans le même manuscrit6. Les trois pièces s’intègrent dans la vie de saint Martin. Dans un troisième cas, seuls ont été notés Le Mystère de saint Adrien et Moralité de Povre Peuple, deux pièces aux formes dialectales wallonnes ; la farce est annoncée à la fin de la moralité, mais elle n’a pas été recopiée ; peut-être les acteurs étaient-ils libres de la choisir. On voit d’ailleurs mal ce qui justifie le rapprochement de ce mystère et de cette moralité ; ils semblent avoir été écrits comme deux pièces indépendantes et il n’est pas absolument impossible qu’ils aient existé séparément avant le spectacle.

32Deux manuscrits, appartenant tous deux à la collection du marquis de La Vallière, attestent une séquence plus courte : une moralité suivie d’une farce. Le « petit La Vallière » contient deux moralités et deux farces, dont Pathelin. Un des deux spectacles demandait cinq acteurs, l’autre quatre7. Le « grand La Vallière » (BnF fr. 243148 ; Helmich, 1972) contient soixante-dix-huit pièces, monologues et sermons joyeux, moralités, farces et soties, la plupart données à Rouen lors des grandes fêtes organisées par la société de jeunesse de la ville, appelée les Cornards de Rouen ; Michel Rousse a avancé l’hypothèse selon laquelle de nombreux spectacles comprenaient une pièce relativement longue et sérieuse, d’un peu plus ou un peu moins de mille vers, et une pièce joyeuse et brève, farce ou sottie. Le manuscrit ne permet pas d’étayer cette idée dans tous les cas, il s’en faut de beaucoup, mais cela a pu se produire certaines années.

33En revanche, la séquence cri-sottie-moralité-farce n’est attestée qu’une fois, dans le Jeu du Prince des Sots de Pierre Gringore, donné aux Halles de Paris le mardi-gras 1512 (nouveau style). Ce spectacle de propagande est une exception. Il est permis de penser qu’une moralité pouvait être la seule pièce de théâtre jouée à l’occasion de festivités qui comprenaient aussi banquets, pas d’armes, bals etc. Les moralités destinées à célébrer un traité de paix entrent dans cette catégorie. On s’attend à trouver des moralités dans les Entrées royales ; de fait, les comptes rendus mentionnent beaucoup de spectacles de ce genre mais, sauf exception, ce sont des scènes muettes, très brèves, ou des tableaux vivants. Le cortège princier n’avait pas le loisir de s’arrêter longuement pour regarder une pièce de théâtre. Il était plus facile de lire des pancartes et d’observer en passant des personnages immobiles (Blanchard, 1983 ; Mérindol, 1991 ; Quéruel, 1998). Quant aux nombreuses moralités jouées dans des collèges à l’occasion des fêtes calendaires, ou dans des cours de justice, nous ne savons généralement pas si elles appartenaient à un ensemble de spectacles plus large. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une moralité s’inscrivait dans le programme d’une fête, qu’elle devait procurer du plaisir et non de l’ennui ou de la terreur. Si elle tirait des larmes des spectateurs, la contrition et le remords n’en étaient pas forcément les seules causes, l’émotion participative et esthétique soulevée par le théâtre y avait aussi sa part.

Quelques conventions

34Un personnage de moralité doit être clairement identifié. Le public doit connaître son nom et par là sa nature, comprendre ses attributs, son costume, ses actions. L’un des moyens les plus simples pour parvenir à ce résultat consiste à inaugurer le rôle par un monologue où le personnage se présente directement au public et aux autres acteurs : je suis Envie, je suis Flatterie, je suis Hérésie. Cela ne va pas sans quelque humour : au rebours de toutes les conventions théâtrales auxquelles nous sommes accoutumés, un personnage vicieux proclame sans vergogne sa propre turpitude (Mathan fait de même dans Athalie, mais au moins il livre le fond de son âme à un confident et avance des justifications). Ce personnage vicieux peut être l’Homme obstiné, mais alors il faudra reconnaître, derrière la personnification théâtrale, le pape Jules II en personne.

35Dans d’autres cas on lui demande son nom et il le donne. C’est ce qui permet de comprendre à quelles forces l’homme a affaire dans la vie, de retenir les étapes de son itinéraire. « Qui êtes-vous ? », demande Bien Advisé. – « Je suis Foi », ou « Pénitence ». Suit une explication. Derrière le désordre des événements et des apparences, le public peut discerner le monde intelligible dans lequel il vit. C’est pourquoi on voit souvent en scène des paradigmes tout faits : les sept péchés capitaux, les trois ennemis de l’homme, la hiérarchie des estats de la société, une liste de maladies etc. Un jeu de scène important survient au moment où un personnage reconnaît une allégorie qu’il n’avait pas identifiée du premier coup.

36L’ordre d’entrée en scène peut être significatif : dans La Maladie de Chrestienté,Foi vient en tête, escortée par Espérance et Charité, et suivie seulement par Bon Œuvre, parce que les bonnes œuvres procèdent de la charité. Une didascalie prescrit en effet : « Nota que la Foy doibt preceder et Chrestienté venir aprés accompaignee de Esperance et de Charité, puis Bon œuvre ». Mathieu Malingre défend la thèse luthérienne de la justification par la foi.

37Le costume et le visage des acteurs doivent être intelligibles, mais aussi pittoresques. Les pauvres, les malades, font toujours de bons effets de scène (on se rappelle la maladie de Pathelin). Quand Humanité décide de faire pénitence, Remords de Conscience lui fait quitter ses habits à la mode pour un costume de pèlerin plutôt grossier, et surtout il lui remet un miroir qui n’est rien d’autre qu’une tête de mort. Une fois lassé d’une vie d’austérité, Humanité ôte tous ses oripeaux, manteau, écharpe, bourdon, les jette par terre et jette aussi au loin la tête de mort (Le Gouvert d’Humanité). Mais l’absence de vêtement est encore plus éloquente : Bien Advisé est surpris et un peu choqué de trouver Confession toute nue. Confession ne cache rien ! Le sens de la nudité est inverse dans LeGouvert d’Humanité, quand Péché présente à Humanité

Cartes, dez, aussi jeux de tables
Luy monstrant Luxure
Et ses tetins tant delectables.

38Luxure est très découverte, à la manière dont les peintres ont représenté Agnès Sorel et Gabrielle d’Estrées.

39Les accessoires signifiants sont expliqués par le dialogue. Dans Bien Advisé Mal Advisé, les personnages rencontrent d’abord Franche Volonté, autrement dit Libre Arbitre, qui ne fait rien sous l’effet de la force mais seulement en vertu de son bon plaisir. Ce personnage est chargé d’expliquer que l’homme n’obéit pas au déterminisme et qu’il est responsable de ses actes. Il a pour attribut un cochet, une girouette, qui tourne dans le sens du vent dominant, c’est-à-dire du désir le plus puissant. Dans La Maladie de Chrestienté, l’apothicaire Bon Sçavoir est chargé de préparer le remède prescrit par le médecin, qui est le Christ en personne : il prend une langue d’homme, une langue de lion, une de bœuf et une d’aigle, les fait tremper dans un bon vin blanc d’amour divin et les passe dans un tamis de Bon Conseil. Une didascalie précise : « Nota qu’il fault une estamine et feindre de passer quelque liqueur et mettre en une fiole. »

40Un personnage socialement important est accompagné d’une escorte. Pluseurs recrute des serviteurs, Flatterie et Envie ; France, dans le Concile de Bâle, explique par son extrême abaissement qu’elle se déplace à pied, seule, jusqu’au lieu où sont réunis les prélats.

Quelques effets scéniques

41Édifiante ou polémique, elle a besoin de présenter aux yeux et aux oreilles, aussi bien qu’à l’intelligence, les idées qu’elle défend. Les ressources de la mise en scène doivent permettre la transposition immédiate du littéral à l’allégorique, captiver l’attention et graver les idées dans les mémoires.

42Pour cela, les scènes de taverne (Hindley, 1999) et de banquet sont une ressource intéressante. Dans la La Condamnation de Banquet, Disner, Soupper et Banquet invitent tour à tour un groupe de joyeux invités. Banquet leur a préparé un piège : Apoplexie, Ydropisie, Pleuresie et une demi-douzaine de mégères de même sorte doivent les attaquer à leur sortie de table ; quatre restent sur le terrain, les autres portent plainte contre Banquet devant le tribunal de dame Expérience, qui condamne Soupper à demeurer à six lieues (six heures) au moins de Disner et à se faire coudre du plomb dans les manches, ce qui l’empêchera de servir trop de plats. Quant à Banquet, il est pendu par un bourreau nommé Diette. Face aux banquets terrestres, un banquet infernal fait suite à la damnation de Mal Avisé : l’enfer est une cuisine où les diablotins s’activent. La mort de Mal Avisé ne manque pas de pittoresque non plus : Malle fin est une truie dont les porcelets sont autant de diables qui guettent l’âme du désespéré (Le Briz‑Orgeur, 2005).

Mise en scène littérale ou mise en scène métaphorique ?

43Dans certains cas, les personnages, les actions, les situations sont si incongrus qu’on se demande comment on a bien pu mettre en scène certaines moralités. Il n’est pas facile de se réfugier derrière le paravent commode du « théâtre à lire » : à part la Condamnation de Banquet, que l’imprimé du xvie propose aussi bien à la simple lecture qu’à la représentation, rien ne permet de supposer qu’on ait écrit des pièces de théâtre dans un autre but que de les jouer. Voici un exemple qui montre que l’usage de la moralité était si bien établi, les codes si bien assimilés, qu’il était possible de rabaisser dans le registre du bouffon et du scatologique, comme on l’avait fait longtemps avant de la chanson de geste et de la chanson d’amour troubadouresque.

44Il s’agit de la dramatisation de l’apologue « les membres et l’estomac », dont le but est de prouver que les pauvres ne doivent pas être jaloux des riches et que tous les états de la société ont besoin les uns des autres, comme les membres d’un même corps. La pièce s’intitule Farce nouvelle des cinq sens de l’homme moralisee et fort joyeuse pour rire à sept personnages, l’homme, la bouche, les mains, les yeux, les pieds, l’ouye et le cul (Koopmans, 1999). Il y a donc un personnage qui s’appelle Les Mains, un autre Les Pieds. Comment était-il habillé ? A quoi ressemblait-il ? Ce sont de bonnes questions, mais la lecture de la pièce en fait surgir d’autres, moins bonnes.

45L’Homme veut banqueter. Il met L’Ouye à côté de lui, Les Mains devant, Les Pieds sous la table. Il (Les Pieds) proteste : il rend pourtant à l’homme le service de le porter. L’homme lui donne un marchepied pour qu’il puisse s’asseoir, mais il restera sous la table. Le dernier de la série se plaint qu’on ne lui donne jamais à manger. Il se lève et se découvre (au sens habituel de l’expression, il ôte son chapeau devant un supérieur). Les autres se moquent de lui de le voir découvert. Il veut monter sur la table, Les Mains veut l’en empêcher et assène quelques coups vigoureux sur son gros visage. Le Cul annonce sa vengeance : « préparer, clore et serrer » son château, si bien que personne n’y entrera.

46Vers la fin du banquet, L’Homme est pris de douleurs violentes, il doit se rendre « en chambre » mais la forteresse est mise en défense. Il faut donner l’assaut. Plusieurs faits d’armes, Les Yeux et Les Pieds sont blessés par des projectiles lancés du haut des remparts, il faut faire retraite et négocier. La Bouche énonce les termes du traité : l’assiégé ouvrira ses guichets et laissera entrer L’Homme, en échange de quoi Les Mains le couvriront quand il prendra l’air pour le protéger du rhume et de la toux, et lui rendra divers autres services sur lesquels on passera pour cette fois.

47On peut penser que l’acteur chargé du rôle principal devait avoir le visage ou un masque bien rond : beaucoup d’allusions du texte tomberaient à côté sans cela. Il faut un château et une bataille comme dans les mystères, seules les armes changent, un pot remplaçant un carreau d’arbalète. Mais il ne faut pas chercher à représenter le sens allégorique, il faut laisser le texte conduire le jeu et le spectateur traduire tout seul ce qu’il voit et ce qu’il entend. Il en va de même dans les farces bâties sur une expression métaphorique à sens obscène : que le ramoneur ramone la cheminée, que Dire et Faire bêchent la vigne, et le public comprendra parfaitement le geste ; le plaisir de la métaphore sera pour lui. Au théâtre, on n’est pas obligé de tout montrer. La moralité en est un bon exemple.

III. Les idées

Le « pèlerinage de vie humaine »

48Il est banal de comparer la vie de l’homme à un pèlerinage. Trois grands poèmes de Guillaume de Digulleville ont imposé cette image au milieu du xive siècle. Ils ont été maintes fois lus et recopiés, et le théâtre s’en est inspiré très souvent9.

49Un personnage représentant l’homme en général fait un choix entre deux routes, celle du bien et celle du mal. Celle du mal consiste à prendre du bon temps sur terre : exercer le pouvoir, accumuler de l’argent, s’habiller luxueusement, boire, manger et faire l’amour. Celle du bien consiste à suivre les étapes de la vie dévote, organisées autour du sacrement de pénitence.

50Ce pèlerinage est spatial : chacun des personnages occupe son « lieu » selon la convention constante de tout le théâtre médiéval. Dans Bien Avisé Mal Avisé, les lieux sont énumérés par le prologue de l’imprimé ; ils sont grossièrement symétriques sur le théâtre, mais Bien Advisé monte tandis que l’autre descend. Ils sont en scène ensemble en bas au début, dans le lieu neutre de Franche Volonté, puis ils se séparent et le jeu les suit alternativement. Bien Advisé se rend successivement auprès de Raison, Foi, Contricion, Humilité, Confession, Pénitence, Satisfaction, Aumône, Jeûne, Oraison, Honneur et Bonne Fin (paradis) ; Mal Advisé parcourt les étapes de Tendresse, Rébellion, Hoquellerie (tricherie au jeu), Houllerie (proxénétisme), Desesperance, Povreté, Malemeschance, Larrecin, Honte et Malle fin (enfer).

51Ce schéma est celui des trois moralités les plus longues :

52­ Bien Advisé Mal Advisé, 7000 vers ; joué en 1439, imprimé en 1499, conservée aussi dans un manuscrit

53­ L’Homme juste et l’homme mondain de Simon Bougoing, Tarascon 1476, 30000 lignes alternant vers et prose

54L’Homme pecheur, fin xve, Tours et Orléans, 22000 vers et soixante personnages ; ici, un seul acteur va, au cours de sa vie, d’un bord à l’autre10.

55La vie humaine est un drame aux nombreux rebondissements : vertu, péché, conversion, salut ; la miséricorde divine est là, la justice divine est patiente et lente, mais il faut se confesser et la persévérance est nécessaire. L’idée dominante est qu’il faut choisir entre ce monde et l’autre. Le mépris du monde (contemptus mundi) implique la condamnation du plaisir (Knight, 1983-1984).

56Aucune moralité française ne ressemble de près à Everyman, même si la dramatisation de l’instant de la mort est commune à beaucoup de pièces. Dans L’Homme pécheur Dieu fait de la mort sa messagère et l’envoie au héros, qui doit alors se confesser. Mais les différences sont nombreuses. Avant la mort, Dieu a envoyé d’autres avertissements au pécheur, dont la maladie. Cette moralité insiste sur les hésitations de l’homme devant la confession et donne un rôle aux quatre empêchements que les manuels de confession énuméraient, Espoir de longue vie, Honte de dire ses péchés, Crainte de faire pénitence et Désespoir de Salut. Surtout, la confession de l’homme, accusé par sa conscience mais encouragé par les vertus, occupe quelques milliers de vers. Le pécheur énumère non seulement les sept péchés capitaux, mais encore chacune de leurs ramifications, les principales et les secondaires, tandis que le prêtre lui enseigne les moyens de réparer le mal qu’il a commis. L’Homme pécheur ayant commis tous les péchés imaginables, tout cela prend beaucoup de temps. Dans sa brièveté, la pièce anglaise ne fait pas retour sur la vie passée d’Everyman, qui est évoquée indirectement, à travers les rôles de Compagnon et de Biens de ce Monde. L’accent est mis sur le dépouillement progressif du mourant.

57De ce point de vue, on peut évoquer un autre parallèle, la Moralité d’Argent de Jazme Oliou (Aebischer, 1929), jouée en Avignon vers 1470, mais dans cette pièce l’Homme est vieux et se plaint du manque d’argent ; le personnage d’Argent apparaît en effet bien affaibli et presque méconnaissable, car les dévaluations successives l’ont laissé sans force ; quand Terre surgit des dessous de scène pour y emporter l’Homme, il ne peut le suivre et l’abandonne. Jean Batany a souligné l’originalité de Jazme Oliou, qui ne paraît pas se préoccuper du salut éternel, du moins explicitement (Batany, 1983).

Vie politique et sociale

58Certaines pièces directement liées à l’actualité proviennent de commandes princières, comme la Moralité de Povre Commun de Michault Taillevent, jouée pendant les négociations qui aboutissent à la paix séparée entre Philippe le Bon et Charles VII en 1435. Parens, Amis et Affins sont France, Bourgogne et Angleterre, excités par Guerre, apaisés par Pouvoir Papal et Envoi du Concile, pour le plus grand soulagement de Povre commun, qui se plaint, en belles ballades, des guerres qui l’oppriment. La moralité pour le chapitre de la Toison d’Or à Valenciennes en 1473 a été commandée par le Téméraire comme une pièce de propagande : c’est un appel à la Croisade (Devaux, 1996).

59Dans la Moralité à cincq personnages, le Grand, le Petit, Justice, Conseil et Paris, deux bergers, Le Grand et Le Petit se plaignent de la disparition de l’âge d’or et Justice vient leur dire que c’est leur faute, car Division, une mauvaise bergère, a planté un églantier qui tarit la fontaine de Justice. Les deux bergers arrachent l’arbre et l’eau pure jaillit. Il faut choisir un chef des bergers, c’est Pâris qui est élu (Paris). Joël Blanchard la date des États généraux de 1484. L’églantier est l’Angleterre : l’arbre a été choisi à cause de son nom. Selon le texte, la racine de l’églantier s’étend dans la direction de l’Ouest (devers occident), vu de Paris : il y a de bonnes chances pour qu’il s’agisse du duché de Bretagne, où le duc François II avait appelé ou toléré des contingents anglais. L’auteur appelle le roi Charles VIII, récemment majeur, à refaire de Paris sa capitale et à s’appuyer sur le Parlement (Justice).

60La Moralité de Povre Peuple n’est peut-être pas liée à l’actualité. Elle enseigne une morale sociale qui pouvait venir à propos en temps de troubles, de menaces de révoltes populaires, mais il y a eu beaucoup de telles périodes au xve et on pouvait toujours songer à l’éventualité de tels événements.

61Povre Peuple se plaint de Pluseurs, qui le pille, mais il est soutenu par son fidèle compagnon Bon Renon. Pluseurs voudrait bien s’attacher les services de Bon Renon, mais ce dernier refuse. Pluseurs engage alors Flaterie et Envie : Flaterie se charge de lui rapporter tout ce qu’on dira de lui dans le pays et Envie de lui faire désirer le bien d’autrui.

62Flaterie rapporte donc à Pluseurs les murmures de Povre Peuple ; excité par Envie, Pluseurs veut non seulement se venger, mais encore prendre à Povre Peuple ce qui lui reste, son manteau et son chapeau, il ne lui laisse que son pourpoint, qui ne vaut vraiment rien. Les lamentations de Povre Peuple attirent l’attention de Raison, qui descend de son lieu (le paradis) sur terre, se renseigne, et donne à Povre Peuple un nouveau manteau, sur lequel est écrit un brevet : Pascience. Elle raconte l’histoire de Job et justifie par la volonté divine le pouvoir que les seigneurs exercent sur les humbles. Si Povre Peuple a été battu, c’est peut-être à cause de péchés secrets (l’allusion à Job ne va pas jusqu’à admettre l’innocence persécutée). Raison va ensuite faire des remontrances à Pluseurs, qui la chasse comme une bigote et une hypocrite.

63Apparaît alors un nouveau personnage, Honneur, princesse assise sur un trône. Pluseurs en tombe amoureux et envoie ses serviteurs présenter sa requête ; ils sont évincés au profit de Povre Peuple et de Bon Renon ; du coup, Pluseurs est pris d’une envie enragée, car l’honneur est l’affaire des nobles et non des vilains.

64La pièce fait la morale aux seigneurs et au peuple tout à la fois. Les grands ne doivent plus piller ni battre, mais le peuple doit obéir et payer les impôts. C’est probablement une pièce destinée au grand public puisque, nous l’avons vu, le manuscrit fait suite au Mystère de saint Adrien11. Le décor du mystère était réutilisé par la moralité, le Paradis pour Raison, le trône royal pour Honneur.

65Les moralités politiques plaident pour une bonne répartition des tâches entre les états sociaux et contre la guerre. Elles appellent le roi à mettre fin aux abus des seigneurs territoriaux, des hommes de guerre et des prélats. Elles appellent souvent à la justice, car nombre d’entre elles émanent des milieux judiciaires, des basoches qui dépendaient des Parlements (Bouhaïk-Gironès, 2007).

Religion

66Il est très difficile de séparer politique et religion, tant elles sont liées à l’époque. Pour montrer que les moralités se sont préoccupées des affaires ecclésiastiques pendant plus d’un siècle, nous choisirons deux exemples, l’un ancien, l’autre tardif, le Concil de Basle de1434 (Beck, 1979) et Mars et Justice, que l’on peut dater de1565 (Aubailly et Roy, 1990).

67Dans le Concil de Basle, Eglise, puis France arrivent, dans un état lamentable, devant le Concile qui ne les reconnaît d’abord pas. Il est vrai qu’avec l’âge, la vue baisse. Le concile a trois ans, puisqu’il s’est réuni en 1431, mais il n’a encore rien fait. À la demande des visiteuses, il se met en action avec énergie pour imposer Réformation et Paix, chasser Hérésie (allusion à la condamnation de Jean Hus) qui fait le diable à quatre sur scène. La pièce exprime les vues du parti favorable au concile, qui exige la réforme de l’Église dans sa tête et dans ses membres et veut des négociations de paix entre la France, l’Angleterre et la Bourgogne.

68Mars et Justice expose des problèmes encore plus compliqués. Mars veut s’enrichir en faisant la guerre, le Ministre prêcher en toute liberté, le Marchand régler lui-même les litiges portant sur de petites sommes et Justice s’oppose aux trois. On reconnaît les chefs de guerre, les protestants, les bourgeois de Paris, le Parlement. Mars attaque le Parlement :

Justice : Dieu insatiable
D’espandre sang humain, quel vouloir execrable
As tu de me forcer ?

Mars : Vueil que le Marchant soit par vous aucthorisé
Et le saint predicant aussy favorisé.

Justice : A vous oÿr, volés que je sois donc forcee
Que Marchandise soit sans loix auctorisee
Et que le predicant, ypocrite ministre
Du docteur catholique aye le nom et titre ?

La controverse sur la Réforme

69La controverse religieuse se glisse dans les moralités les plus classiques. On peut comparer le débat sur la Confession dans Bien Advisé et Mal Advisé à une scène de même fonction dans Le Gouvert d’Humanité. Les objections du pénitent dans les deux pièces sont les mêmes : on n’a aucune raison de dire ses péchés à un autre homme, qui est d’ailleurs un pécheur lui aussi etc. Mais Jean d’Abondance prête à Remords de Conscience une réponse toute nouvelle :

Laisse cela, c’est heresie !
Tu parles encontre la foy !
Suis les mettes de bons ancestres,
N’ayes erreur dessus les prestres
Soyes en foy ferme et constant
Laisses ceulx qui vont empeschant
Et vont cherchant des loix nouvelles
Qu’a Dieu ne sont bonnes ne belles.

70Le personnage d’Erreur fait son entrée sur l’aire de jeu, car Tentation et Luxure ne parviennent pas à séduire Humanité. Le nouvel ennemi de l’homme se vante de tenir la Germanie, d’avoir abusé des légistes, des clercs ruraux et des religieux, des recteurs d’écoles, des ânes en nombre infini et même les femmes, qui glosent l’Écriture sainte.

Jusques aux petits jouvenceaulx
Veulent saint Paul interpreter
Qui devoyent encore teter.

71C’est un argument traditionnel des catholiques contre les luthériens et les calvinistes : Ronsard développe le même thème dans les Discours des misères de ce temps.Erreur met en cause Carême, qui n’a pas été commandé par Dieu, et affirme qu’il suffit de croire pour être sauvé, ce que Carême conteste énergiquement :

Jhesucrist t’a formé sans toy,
Ja ne te sauvera sans toy.

72Erreur ne trouve pas non plus dans la Bible le costume de pèlerin dont Humanité est vêtu : à cet instant, il se pourrait qu’on oublie le sens allégorique du pèlerinage de vie humaine pour retrouver le sens littéral du costume et du pèlerinage, pratique condamnée par des pièces d’inspiration réformée.

73Si l’Église catholique met à profit les moralités les plus classiques pour répondre aux progrès des idées réformées, luthériens et calvinistes, de leur côté, n’ont pas reculé devant le théâtre pour propager leurs idées et la moralité leur offrait un instrument tout trouvé (Lavéant, 2008). Un motif très théâtral s’est imposé rapidement, celui de la maladie de la foi, ou de l’Église. On le trouve dans la Farce des Théologastres, attribuée par son dernier éditeur au chevalier Berquin et datée de 1527 (Longeon, 1989), puis en 1535 dans la Maladie de Chrestienté et encore en 1564 dans la Comédie du Pape malade (Bordier, 2002b ; Chamay, 2008). On peut suivre, au fil de ces trois pièces, l’approfondissement et la radicalisation de la critique contre le catholicisme. Dans la Farce des Theologastres, c’est Foi qui est malade. Ses ennemis, Theologastres (la Sorbonne) et Fratres (les religieux) sont impuissants à la guérir. En face, les vrais médecins, Texte, Raison et Mercure la soignent efficacement. Texte lave Foi des impuretés qui la couvrent, elle se lève complètement guérie. Berquin a été brûlé, mais l’ancien dominicain Mathieu Malingre n’a pas hésité à reprendre le motif dans une pièce beaucoup plus longue et détaillée, où la controverse théologique bat son plein. Hypocrisie et Péché administrent à Église de faux remèdes, mais le Docteur (porte-parole de l’auteur) et Inspiration divine administrent des contrepoisons. En observant les urines de la patiente, le Médecin passe en revue les membres du corps malade : elle souffre de partout, mais surtout du chef (les prélats, le haut clergé). Le remède est prescrit par le Médecin, qui n’est autre que le Christ, préparé par un apothicaire dans son officine, en la rue de la sainte Bible à l’enseigne de la Croix. Nous savons déjà comment la prescription est préparée. La pièce condamne les œuvres telles que les fondations pieuses, les pèlerinages, le culte des saints et des reliques en général, les indulgences, la confession, voue les ordres religieux à disparaître et prône le mariage des prêtres. Péché et Hérésie refusent qu’on fasse l’aumône aux pauvres et condamnent au feu les « bibliens », Aristote étant bien préférable à « leur Évangile sotte ». Il est permis de se demander si Voltaire n’a pas puisé là l’idée centrale de La Maladie du jésuite Berthier, empoisonné dans sa voiture par les émanations du Journal de Trévoux dont il transporte des ballots : pour se remettre, le religieux doit boire quelques pages de l’Encyclopédie trempées dans du vin blanc.

74La Comédie du Pape malade est peut-être moins profonde et moins savante, mais elle est encore plus efficace sur le plan théâtral. Conrad Badius, en bon humaniste, l’intitule « comédie », mais en bon dramaturge il écrit une moralité. Le diable voit le Pape décliner ; c’est à peine s’il peut encore marcher, appuyé sur ses deux filles, Prêtrise et Moinerie. Or, le diable veut que le Pape vive et que continue la messe, car cette messe catholique, blasphématoire et idolatrique, alimente les chaudrons de l’enfer en damnés sans nombre. Un clystère « d’un peu de graisse de breviaire » ne donne aucun résultat. Prêtrise, revêtue de sa grande chemise, annonce au Pape qu’il doit se confesser et d’abord restituer les biens mal acquis. Le Pape vomit alors toutes sortes de matières répugnantes ressemblant à des membres humains : ce sont les veuves et les orphelins que le Pape a dévorés – où l’on retrouve le thème protestant du cannibalisme romain. Mais il y a un péché qui ne passe pas, parce qu’il est trop gros ; le Pape se tord et expire dans un spasme suprême pour rejeter… la chaire de saint Pierre.

75Schématiquement, il n’est pas impossible de résumer en une seule formule les trois mots d’ordre de la moralité : il faut se réformer soi-même, il faut réformer l’État, il faut réformer l’Église.

Conclusion

76L’évolution de la sensibilité religieuse et les efforts de christianisation approfondie des populations imposent aux laïcs la préoccupation du salut éternel de leur âme. L’évolution de la société fait émerger au moins deux grandes catégories d’intellectuels, les serviteurs des gouvernements princiers, laïques et ecclésiastiques, et les gradués des universités, désireux d’influer sur la politique, de répandre leurs idées et de promouvoir leurs programmes. Les affrontements religieux du xvie siècle ouvrent un espace à la propagande et à la polémique des diverses confessions. La moralité française intervient dans ces trois domaines. La première catégorie, à laquelle se rattache Everyman, a longtemps passé pour la plus caractéristique et la plus importante. C’est à cette catégorie qu’appartiennent les pièces les plus longues et les plus fréquemment imprimées, Bien Advisé, L’Homme pecheur, L’Homme juste et Homme mondain, qui ont des homologues en anglais, mais aussi des pièces beaucoup plus courtes, très variées, très inventives sur le plan du scénario et de la technique, comme Le Lymon et la Terre12,Le Grand Dominé et le Petit, Le Gouvert d’Humanité. L’exemple d’Everyman confirme s’il en était besoin que dans toute l’Europe les idées les plus banales ont rassemblé un public insatiable et excité l’inventivité inépuisable des dramaturges. Mais la moralité se prêtait aussi à d’autres usages, collectifs et immédiats. Il convient de rappeler que ce théâtre sérieux est aussi, est d’abord, une occasion de réjouissance. Comme l’ont dit les théoriciens du xvie siècle, la moralité n’est ni tout à fait une tragédie, ni tout à fait une comédie. Ils s’en désolaient le plus souvent, car les humanistes ne trouvaient pas chez Aristote la notion d’une tragédie amusante : le rire est traité dans le second livre de la Poétique. La moralité était presque toujours sérieuse, mais elle était presque toujours drôle. Plus tard, on a ri d’elle au lieu de rire avec elle. Les artisans qui jouent Pyrame et Thisbé devant le duc d’Athènes expliquent qu’ils sont l’un la lune, un autre le mur, mais ils ne recueillent que les rires des courtisans. Cette fois le vieux théâtre est bien mort, un autre a pris sa place.

Notes

Pour citer ce document

Jean-Pierre Bordier, «Everyman au regard des moralités françaises (xv-xvie s.) : le genre, les techniques dramatiques, les idées», Quarto [En ligne], Publications, Everyman et le théâtre médiéval, URL : http://quarto.u-paris10.fr/index.php?id=106
mis à jour le : 06/11/2013.

Quelques mots à propos de :  Jean-Pierre Bordier

Université Paris Ouest Nanterre La Défense